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Histoire de la Rivière - Les grands événements de la Rivière vus par le Pére DELAPORTE
TémoinsLes grands événements de la Rivière Saint-Louis vus par le père DelaporteCLICANOO.COM | Publié le 1er janvier 2005C’est un véritable voyage dans le temps que nous offrent les précieuses archives laissées par le père Delaporte. Des pages qui retracent les misères quotidiennes du quartier de la Rivière Saint-Louis.Une époque de souffrance, de peur, mais aussi de joie de la population riviéroise du début du XXe siècle. Il raconte le courage des femmes qui accouchaient chez elles dans le silence, la misère de nombreuses familles parfois déchirées par l’incompréhension, mais aussi des anecdotes sur des événements qui ont marqué le siècle dernier.“Mes amis, savez-vous ce qui s’est passé en 1912 lors de l’application de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat ?”, s’exclame un des trois anciens riviérois assis sur le mur de moellons situé sur la place de l’église en cette matinée de septembre 2003. Madame Payet, et les sieurs Robert et Léonus dit “Ti Léon”, réunis par l’actuel curé de la paroisse, le père Félix Rivière, sont sans doute les tout derniers paroissiens à avoir connu le père Delaporte, ce bâtisseur ecclésiastique de la Rivière (voir notre édition de dimanche dernier). “Eh bien, il s’est passé quelque chose de pas joli cette année-là”, commente le vieux Léonus. “Ah bon, et quoi donc ?”, demande madame Payet. “J’ai lu quelque part dans les archives de la cure que lorsque la presse de l’époque avait publié le décret d’application de la loi sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat, un représentant du gouvernement, un créole comme vous et moi, s’est présenté un samedi soir dans l’église, tel un inquisiteur pour, dit-il, faire l’inventaire de tout ce que l’Etat allait confisquer”, raconte le père Rivière. Ce soir-là, le père Delaporte a reçu le fonctionnaire à l’entrée de l’église où de nombreux fidèles étaient déjà rassemblés pour la célébration de l’eucharistie. L’ancien curé de la Rivière Saint-Louis consacre de longues pages dans les archives de la paroisse à cet événement. “Le ton monta très vite entre moi et le représentant du gouvernement qui voulait absolument et sans perdre de temps répertorier tous les biens de la paroisse, et ce sous les yeux des adversaires de l’Eglise, notamment les francs-maçons dissimulés derrière leur calèche. J’ai donc invité notre visiteur à venir expliquer aux paroissiens l’objet de sa mission”, écrit le père Delaporte. Mais ces derniers s’opposèrent à tout inventaire de l’Etat qui, pour eux, s’apparentait davantage à une entreprise d’humiliation des francs-maçons vis-à-vis du père Delaporte. Et c’est donc sous les cris “voleur” et “bézeur de paké” que le représentant du gouverneur fut accueilli sur le parvis de l’église, tandis que le sacristain, lui, s’empressa de sonner le glas. “A l’intérieur de l’église, les fidèles chantaient en chœur, “Pitié Seigneur”. Mais à l’extérieur, pris à parti par les paroissiens les plus récalcitrants, le pauvre fonctionnaire de l’Etat fut roué de coups de cannes et de coups de poings. J’ai dû intervenir pour que ce dernier se réfugie à l’intérieur de la sacristie en courant”, racontent les notes du père Delaporte. Finalement, aucune suite ne fut donnée à la démarche du représentant de l’Etat. Et c’est en présence du vicaire de l’évêché que plus tard, on a pu effectuer dans le calme l’inventaire de la paroisse. “zaffaires la société y regarde pas le prêtre” En tout cas, les cahiers du père Delaporte semblent confirmer l’existence de périodes tendues et difficiles en ce début du XXe siècle dans la commune de Saint-Louis. Celle de la séparation des pouvoirs de l’Eglise et de l’Etat en fut une, mais les événements politiques furent, à lire les faits rapportés par le curé de la Rivière, sans aucun doute des moments forts en émotions. D’autant qu’à cette époque, le curé n’avait pas peur de dire qu’un chrétien ne pouvait pas voter pour un communiste et que parfois même, du haut de sa chaire, le prêtre n’hésitait pas à montrer aux fidèles le bulletin qu’il fallait couler dans l’urne. “Ninette”, qui a connu le père Delaporte, avoue que certains curés refusaient, comme parrains ou marraines, des personnes affichant publiquement leur adhésion au parti communiste : “Le sacrement des malades ou des mariages leur était également interdits”. Aujourd’hui encore, les anciens de la Rivière Saint-Louis ont en mémoire les élections municipales de 1910 où un certain Boussenot fut à l’origine d’une campagne électorale marquée par la fraude et la violence. “C’est un véritable climat de guerre qui a régné lors de ces élections avec des incendies volontaires, des barrages de cortèges funèbres… La haine semble avoir pris la place de l’amour dans le cœur des chrétiens aveuglés par des discours électoraux politiques”, écrit le père Delaporte. “Des familles profondément chrétiennes se fâchaient à cause de leurs opinions politiques différentes. Fils contre pères, épouses contre époux…” Au point que, raconte le curé de la Rivière, même les fossoyeurs étaient battus par des adversaires politiques du défunt, des cérémonies d’enterrement perturbées pour empêcher l’inhumation des morts. Tous ces tristes événements ont, il est vrai, cruellement marqué la mémoire des plus âgés. Et lorsque le père Delaporte s’interposait entre les différents partis, on lui lançait en pleine figure “zaffaires la société y regarde pas le prêtre”. Or, le curé de la Rivière Saint-Louis estimait, lui, que “le prêtre ne devait pas voir sa mission de pasteur limitée à une bonne préparation aux sacrements, mais il devait aussi faire prendre conscience aux fidèles qu’ils devaient vivre leur foi là où ils se trouvent”. En cette période des années 1910, malgré la séparation de l’Etat et de l’Eglise, le prêtre continuait pourtant à être placé sur un piédestal, ayant certes en charge de faire le catéchisme. Pour les paroissiens, seul le prêtre avait voix de décision, et les laïcs n’avaient pas encore droit à la parole. Pourtant, en ce début du XXe siècle, s’il y avait bien une commune où l’enseignement de la culture générale émergeait, c’était bien Saint-Louis où la lignée des François Leu Hoarau faisait un travail remarquable pour l’éducation scolaire des enfants (à lire dans notre prochaine édition). Une évolution intellectuelle qui entraîna l’émergence des laïcs souvent confrontés à des prêtres bien déterminés à défendre leur place au sein des familles. Les peurs et les pleurs de la guerre Cette confrontation avec les laïcs connut un répit avec la première Guerre mondiale. Tel un cyclone éloignant la peste, la guerre fit effectivement disparaître les hostilités entre le père Delaporte et ses adversaires. “Les francs-maçons se sont soudain terrés. Ils se font discrets. Merci bonne Providence… Avant que les hommes soient mobilisés, nous avons eu juste le temps de bénir notre magnifique autel en bois qui nous aura coûté malgré tout cinq mille francs”, note le curé de la Rivière dans son registre. Si le malheur ramène une certaine paix dans le quartier de la Rivière, le 2 août 1914, toutes les cloches des églises de Saint-Louis et de la Rivière se mettent à sonner longuement pour annoncer la mauvaise nouvelle. A l’intérieur de l’église de Notre Dame du Rosaire, le père Delaporte donne lecture du télégramme expédié par l’évêché pour annoncer la déclaration de guerre avec l’Allemagne. “Ce fut un dur moment pour tout le monde ce vendredi 2 août”, écrit-il. “L’église résonnait la panique générale, la peur et les pleurs. Des visages meurtris par l’inquiétude des jours à venir. J’ai donc invité l’assemblée à prier pour notre patrie, nos soldats et tous ceux, pères, fils, amis qui iront bientôt au champ d’honneur. En tout cas, nos prières ont su calmer les esprits”. Deux jours plus tard, les premiers Réunionnais mobilisés ont pris le bateau, direction la ligne Maginot. Le dimanche suivant, le père Delaporte célébra, à quatre heures du matin, une messe en présence d’une douzaine de Riviérois, les premiers à rejoindre le front. “Ce jour-là, même les adversaires de l’église ont participé à la célébration de l’eucharistie, sauf les francs-maçons restés à l’extérieur de l’église.” Après la messe, tout le monde accompagna les hommes à la gare de Saint-Louis. “Durs moments que ces pleurs des mères et des pères, des épouses inconsolables. La petite gare résonnait des cris et des scènes déchirantes. Après le départ du train, on s’est tous retrouvés une fois de plus dans l’église de la Rivière pour la grand messe”, raconte le père Delaporte. Un an plus tard, c’est ce dernier qui rejoint à son tour le front en métropole. Le 24 juillet 1915, le père Delaporte débarque au Havre dans la section des infirmiers. Il n’y restera pas longtemps. En effet, le conseil d’Etat a fait démobiliser tous les soldats reconnus inaptes pour cause d’infirmités contactées à la guerre. Ces derniers pouvaient alors jouir de l’obtention d’une pension. Ce fut le cas pour le curé de la Rivière qui pourtant dans ses écrits ne fait nullement mention des raisons de sa démobilisation. Le 17 novembre 1916, le père Delaporte embarque au Havre sur le Calédonien après avoir pris quelques jours de repos chez sa famille en Normandie. Il quitte alors son pays natal qu’il ne reverra plus jamais. Le 19 décembre, il débarque au port de la Rivière des Galets. Deux semaines plus tard, sur le chemin du retour, le Calédonien sera torpillé par les Allemands devant Port-Saïd. Après une visite à l’évêché, à l’administrateur du diocèse en compagnie de ses meilleurs amis sudistes venus l’accueillir au Port, notamment le curé de Saint-Pierre, le père Delaporte, notre curé bâtisseur, rejoint rapidement sa paroisse où ses adversaires lui ont réservé un accueil mémorable. Histoire sans doute de lui faire comprendre que “leur guerre” n’était pas prête à se terminer. Dans ses notes il explique que, “le soir, à la tombée de la nuit, un anonyme est venu déposer devant la porte de la cure, une soubic à l’intérieur duquel on avait mis une tête de cabris enroulée dans un papier journal. Dieu protège ce profanateur !” Dans la presse locale, on a pu également lire un petit article ironique signé C.T., annonçant l’arrivée du père Delaporte en ces termes : “Les cloches sonnaient, les coqs se jonchaient sur le plus haut sommet des maisons pour faire entendre leurs plus beaux cocoricos… La soutane est de retour.” Le 11 novembre 1918, c’est la fin de la guerre, toutes les cloches des églises de l’île sonnent la victoire des alliés, y compris celles de la Rivière Saint-Louis où une messe solennelle fut célébrée le lendemain en présence du maire, Pierre Payet, qui monta à l’autel après la messe “pour y lire un discours de grande élévation de pensées que son secrétaire, Jérôme Noël, sut bien écrire pour la circonstance”. Aujourd’hui, le père Félix Rivière se souvient que son père lui raconta qu’après cette messe, toute la paroisse descendit en procession jusqu’à l’église de Saint-Louis en chantant des cantiques et même la Marseillaise. “Cela a surpris mon confrère le père Ozoux, curé de Saint-Louis”, indique le père Delaporte. Un mouchoir imbibé d’eau bénite devant la bouche Mais à peine la guerre terminée, voilà un autre malheur qui s’abat sur la Réunion avec la grippe espagnole, une épidémie dévastatrice. Les habitants de la Rivière Saint-Louis n’échapperont pas à ce drame raconté par le père Delaporte. “Ce matin, le secrétaire de mairie de Saint-Louis est venu me confirmer la terrible nouvelle. Un navire espagnol, le “Madona”, aurait déchargé de la terre infestée d’une grippe mortelle. En quelques jours, cette épidémie aurait, dit-on, causé la mort de plusieurs centaines de personnes. A Saint-Denis seulement, c’est la catastrophe, on dénombre des centaines de morts dans chaque rue. Selon le secrétaire de mairie, les autorités sont totalement dépassées. On m’a demandé de conseiller aux gens de faire bouillir l’eau avant toute consommation. Mon Dieu, épargnez-nous cette calamité,” écrit le curé de la Rivière. Hélas très vite, les victimes succombent les unes après les autres. “Les gens meurent comme des mouches. On n’arrive plus à les enterrer tellement il y en a, et les familles refusent qu’on brûle les corps de leur défunt. Moi-même, je suis obligé de rendre les derniers sacrements de façon collective. J’ai demandé aux fidèles de prier et de mettre devant leur bouche un mouchoir légèrement imbibé d’eau bénite… La Providence ne nous abandonnera jamais.” Finalement, la grippe espagnole fut dissipée lors du passage du cyclone de 1919 laissant derrière elle plusieurs dizaines de milliers de morts. Par la suite, les pages des précieux registres laissés par le père Delaporte retracent l’achèvement et l’embellissement de l’église Notre Dame du Rosaire, parlent de la sculpture de l’autel réalisée en 1920 par Jean Sirin, Edelbert Rousseau, Léonce Maret et Charles Taïdé dit Mathurin, de la bénédiction de la statue Sainte-Thésèse offerte par Emile Caro en remerciement de sa guérison, des travaux de la chaire qui ont mobilisé les artisans pendant deux ans. Tout cela marqué parfois par des violences entre partisans politiques, notamment les communistes, qui avec leur leader saint-louisien, Hyppolyte Piot, prennent enfin la mairie après une campagne et des élections baignées dans le sang. En avril 1942, juste après les dernières élections municipales, las et fatigué, le père Delaporte se retire pendant quelques semaines dans la fraîcheur de la Plaine-des-Cafres, c’est le père Lépinay qui le remplace. A son retour, plus précisément le 25 mai 1942, il assiste à la messe dominicale aux côtés de son collègue et ami le père Hervé Hoarau à la mairie de Saint-Louis. Ce jour-là, après la célébration de l’eucharistie, un enfant prénommé Guillaume Marie Jean Gilbert Aubry est baptisé dans les bras de sa marraine Valérie Lenormand et de son parrain Guillaume Aubry. Le père Delaporte était loin d’imaginer un seul instant qu’il venait d’assister au baptême du premier évêque réunionnais du diocèse de la Réunion.Date de création : 09/04/2009 • 16:23 Réactions à cet article
| Thierry SOUTON
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