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HEGESSIPE HOARAUHistoire de la Rivière - Hégesippe HOARAU : personnage célébre de LA RIVIERE

Témoins

Hégésippe Hoarau (1868-1928)

CLICANOO.COM | Publié le 9 mars 2008

Mémoires riviéroises (1). Rentrée des classes ! Pour notre rentrée et à l’heure où il est beaucoup question d’éducation, nous avons choisi comme témoins des enseignants. Hégésippe Hoarau, Alcide Baret et autres Adrienne Lenormand appartiennent tous à cette lignée d’enseignants de la Rivière-Saint-Louis, dont la renommée est parvenue intacte jusqu’à nos jours. À leurs enfants comme à leurs élèves, ils ont su transmettre le goût d’apprendre et d’enseigner. En leur temps, le maître ou la maîtresse d’école était un des repères indissociables de la société. Les “madame” et “mamzelle” des “ti l’école marron” bénéficiaient de la même aura. Durant quelques dimanches (parfois en alternance avec d’autres sujets plus d’actualité), nous ferons connaissance avec ces pionniers, qui ont suivi les traces de Louise Payet, la première enseignante créole de Bourbon. Commençons par le premier d’entre eux, Hégésippe Hoarau. Nous concluerons notre série avec sa petite-fille, Suzanne Bénard.

À la fin du XIXe siècle, le maire, le curé et l’instituteur sont des repères indissociables de la société. Qui a dit qu’un maître ou une maîtresse d’école ne remplacera jamais un prêtre, surtout des jeunes ? C’est un adulte que l’enfant craint, qui inspire le respect des adultes, écouté, qu’on consulte, à qui on se confie ou confesse, un notable qui a son mot à dire en toutes circonstances. Un personnage. La Rivière, localité des hauts de la commune de Saint-Louis, est (on ne sait trop pourquoi) le berceau d’une lignée d’enseignants, dont le premier, Hégésippe Hoarau, reste la référence suprême. Durant toute sa carrière, cet homme n’aura eu de cesse d’offrir aux jeunes Riviérois l’éducation nécessaire pour s’affirmer dans la vie. Ses cahiers, baptisés “Les paroles s’en vont, mais les écrits restent”, sont aujourd’hui de précieux documents sur l’histoire de l’école et de l’enseignement à la Rivière. “Savoir lire et écrire est un ascenseur social, mais permet aussi de supporter l’échec. C’est indispensable pour être heureux”, disait-il avec philosophie.

En lisant Jaurès

On rapporte que c’est en lisant un jour la lettre de Jean Jaurès en date du 15 janvier 1885 adressée aux instituteurs de France que Hégésippe Hoarau découvre sa vocation : il sera enseignant. “Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie. Les enfants qui vous sont confiés n’auront pas seulement à écrire et à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme...”, écrit le député dreyfusard, fondateur du Parti socialiste français. Ses mots se gravent dans l’esprit du jeune Riviérois. Tout au long de sa vie, il n’aura de cesse de s’y référer. Hégésippe Hoarau voit le jour le 7 avril 1868, dans une famille d’agriculteurs de la Rivière. Son père, Prudent (autre drôle de prénom) Hoarau, a pour épouse une demoiselle Rosa Dorseuil, issue d’une famille honorable de Saint-Pierre, qui y a fait souche depuis. Le couple compte six enfants. Le nouveau-né reçoit pour prénom celui du saint du jour sur le calendrier, Hégésippe. Quel drôle de prénom ! Celui d’un écrivain converti au christianisme du IIe siècle, auteur d’une “Histoire de l’Église”, canonisé et fêté le 7 avril mais pas répertorié dans le Calendrier général de l’Église romaine, peut-on découvrir dans des archives. L’aîné, Jean, né en 1852, sera enseignant. Rosane épousera un riche agriculteur de Gol-les-Hauts, Laurent Bénard. Julia choisira pour époux un autre enseignant, François Leu Hoarau. Alexina restera célibataire. Maria épousera un dénommé Fontaine et aura pour enfant unique Stéphane Fontaine, l’heureux propriétaire du fameux domaine de Larée. Enfin, Hégésippe, qui suivra les traces de son aîné. Rien d’étonnant, puisque c’est Jean qui, tel un précepteur, a pris son benjamin alors âgé de 7 ans sous son aile à l’école primaire du quartier, école qu’il dirige, bien qu’il n’ait qu’une vingtaine d’années. Grâce au talent de pédagogue et à l’opiniâtreté de son grand frère, Hégésippe obtient son brevet élémentaire le 23 juillet 1885, à l’âge de 17 ans. C’est certainement à ce moment qu’il prend connaissance de la lettre de Jean Jaurès, qui va changer son existence. Au bout de deux ans à l’École normale de Saint-Denis, il décroche le 4 août 1887 le brevet supérieur. Et s’oriente vers la profession d’instituteur. Le 1er octobre de la même année 1887, il effectue ses premiers pas d’enseignant à l’école des garçons de la Rivière, là où il a été élève. Dans un premier temps, il est nommé instituteur-adjoint. Aux côtés de son frère Jean, il va se former au métier. Ses efforts seront couronnés de succès, quand il obtient, le 26 novembre 1891, le certificat d’aptitude pédagogique.

“La clé de tout !”

Notre jeune instituteur met aussitôt en pratique sa conception de l’éducation. À savoir : apprendre aux enfants à lire avec une facilité absolue, de telle sorte que, dans n’importe quel livre, leur regard ne s’arrête à aucun obstacle. Autrement dit, leur apprendre à lire correctement, sans l’ombre d’une hésitation. “C’est la clé de tout !”, ne cesse-t-il d’argumenter face aux familles, pour les inciter à envoyer leurs enfants à l’école. “Notre mère nous racontait que Grand-père passait de maison en maison pour convaincre les gens de l’utilité de savoir lire et écrire. À l’époque, la population vivait dans une grande misère. Très jeunes, les enfants rejoignaient leur père dans les champs de canne. Mais lui, il était persuadé que seule une bonne instruction pouvait sortir certaines familles de ces conditions de vie. Et puis, il avait cette envie, cette volonté de faire monter le niveau intellectuel des Réunionnais, de développer le pays”, raconte Suzanne Bénard-Hoarau, sa petite-fille. “Nos enfants doivent atteindre un savoir et une personnalité qui leur permettront de ne pas être abusés dans leur vie d’adulte et de pouvoir aussi supporter l’échec pour être heureux”, explique Hégésippe Hoarau dans ses cahiers. Adepte de l’école française républicaine, tout comme son aîné Jean, il estime que l’instituteur a également en charge une véritable éducation du peuple, conforme à l’ordre moral, social et culturel républicain. En cette fin du XIXe siècle, les enseignants jouent d’ailleurs un rôle central dans la mise en œuvre de la nouvelle politique de Jules Ferry, qui instaure l’école primaire gratuite, laïque et obligatoire. Pour la population, “l’instituteur devait être avant tout travailleur, ordonné, cultivé, et faire preuve de bon goût tout en évitant le luxe”, commente un ancien élève de l’école des garçons de la Rivière.

L’école de la réussite

À l’aube du XXe siècle, ces pionniers de l’enseignement laïc ont parfois la réputation d’en savoir un peu plus que les autres. Ce qui n’est pas du goût de tout le monde ! Notamment des grandes familles de Saint-Louis, plus favorables à une éducation judéo-chrétienne, qui préfèrent confier leurs rejetons à des écoles privées de Saint-Pierre. Tiraillé — comme nombre de ses collègues de l’île — entre maire et curé, à la merci des vicissitudes de la politique locale, Hégésippe continue malgré tout à aller récupérer directement les enfants dans leurs familles pour les conduire à l’école. Toute son enfance s’est déroulée à l’ombre de l’église Notre-Dame-du-Rosaire, où le tenace père Delaporte régnait en maître. La rupture de la société moderne avec Dieu le trouve en permanence sur la défensive et crispé sur ses principes et sa dévotion pour l’ordre public. Pour étendre à tous les enfants le bénéfice de la gratuité de l’école, Hégésippe est amené à se frotter à la rigueur du facétieux curé. Il s’insurge, par exemple, contre l’organisation du catéchisme dans le quartier, qui, selon lui, mobilise trop les enfants, lors de la préparation des épreuves du certificat d’études. À l’affût d’une alliance, les responsables de la loge maçonnique de Saint-Louis tentent ainsi de profiter de cette hostilité entre le curé et le maître d’école pour proposer à ce dernier d’unir leurs efforts dans le but de combattre leur adversaire commun. Mais “Hégésippe a décliné l’intronisation des francs-maçons, estimant, selon ma mère, que la franc-maçonnerie n’était pas exempte de tout reproche”, se rappelle Suzanne Bénard-Hoarau. “Mon grand-père était quelqu’un d’entier et d’intègre, pour qui la vérité n’avait qu’une seule couleur. Sa priorité absolue était d’instruire les jeunes. Il se donnait les moyens et les résultats étaient là. À l’époque, la Rivière était renommée pour la réussite scolaire des enfants. 90 % des candidats étaient reçus au certificat d’études...” Le 1er novembre 1892, Hégésippe Hoarau est nommé directeur de l’école des garçons de la Rivière. Il n’a que 24 ans. Désormais, il consigne dans ses cahiers la vie de son école...

À suivre...

Sulliman ISSOP sulliman@jir.fr

Sur les traces de Hégésippe

Hégésippe Hoarau aura appris à lire et à écrire à plusieurs générations de Riviérois et formé une pépinière de futurs fonctionnaires. Régulièrement, il indiquait à son épouse : “Je ne m’inquiète pas pour l’avenir de mes filles. Fais d’elles ce qu’il te plaît. Emmène-les à la messe quand tu veux. Elles peuvent se marier avec des agriculteurs. Mais mes fils, je veux que tu les laisses tranquilles. Je veux qu’ils soient suffisamment instruits pour effectuer leur choix plus tard”. Contrairement à son souhait, ce sont ses filles Louise et Rachel qui hériteront de sa passion de l’enseignement, et un seul de ses fils, Raymond. D’ailleurs, on trouve trace dans le n° 2 des “carnets historiques” de Hégésippe-Hoarau que la seconde a enseigné à l’école de son père comme intérimaire en 1926 (on peut y lire que, les 25 et 26 mai, elle a été absente, pour cause de “maladie”), puis à nouveau en mars suivant (“en remplacement numérique” de son père “chargé de l’intérim de l’inspection primaire”). L’aîné, Frantz, sera contrôleur aux contributions directes. Tandis que Georges s’orientera vers le travail de la terre, comme ses grands-parents. Par contre, on comptera nombre d’enseignants parmi les descendants de sa sœur Julia, qui avait épousé un autre enseignant de renom, François Leu Hoarau, les parents du Dr Augustin Hoarau, maire de Saint-Louis de 1931 à 1940 et cousin du Dr Guy Hoarau (le maire “éternel” de Saint-Joseph, qui vient de tirer sa révérence). Depuis 1980, le collège de la Rivière porte le nom de “Collège Hégésippe-Hoarau”. Et une école primaire a été baptisée “École Jean-Hoarau” pour honorer la mémoire de son frère aîné.

Volontaire

Une soif soudaine d’aventure ? Qu’est-ce qui a bien pu pousser l’enseignant modèle devenu directeur d’école à prendre la décision de se porter volontaire à l’expédition de Madagascar ? Du 8 février au 23 octobre 1895, il prend part à cette aventure, au terme de laquelle il retrouvera son poste de directeur de l’école de la Rivière. Le 27 novembre 1897, il se verra gratifié d’une médaille commémorative... Qu’on comprenne bien que, malgré sa passion inaltérable pour l’enseignement, Hégésippe Hoarau n’hésite jamais à monter au créneau pour défendre ce qu’il croit juste. Ainsi, en novembre 1898, il prend fait et cause pour un de ses collègues de Saint-Louis suspendu par l’inspecteur primaire pour insubordination. Ses interventions auprès de sa hiérarchie ne donnant aucune suite, il publie un article incendiaire dans la presse locale afin de défendre son collègue, victime, selon lui, d’une cruelle injustice. Finalement, devant la susceptibilité du vice-rectorat, il écope d’une sanction disciplinaire et il est muté à Salazie pendant un an.

Le plein de récompenses

Le 17 février 1897, à la Rivière, l’inspecteur primaire autorise la vacation de l’école : Hégésippe Hoarau épouse une demoiselle Ricquebourg, prénommée Marie Joséphine Valentine Léonie, de cinq ans sa cadette. Elle lui donnera cinq enfants : Marie Germaine Louise Rosa, Joseph Hégésippe Frantz, Joseph Henri Georges Alex, Marie Léonie Rachel et Joseph Émile Raymond. À diverses reprises reprises, à partir du 1er juin 1915, Hégésippe Hoarau se voit propulsé inspecteur primaire par intérim, mais il reste toujours directeur de l’école des garçons de la Rivière. Après avoir reçu la mention “honorable” pour ses efforts, ainsi que la médaille de bronze, il obtient la médaille d’argent de l’Éducation nationale. En 1923, le Pr Guy Lombard de l’Association des palmes académiques prononce un discours très remarqué sur la carrière d’Hégésippe Hoarau lors de la remise de sa médaille d’officier d’académie, dans les salons du palais du gouvernement. Le 8 mars 1926, Hégésippe est à nouveau nommé inspecteur primaire par intérim. En août de la même année, il se voit remettre — suprême honneur ! par le gouverneur en personne — la croix de la Légion d’honneur. Le 12 mars 1928, âgé de 60 ans, il disparaît subitement, victime d’un arrêt cardiaque. Avant sa mort, il a eu le temps de faire appel à son vieil adversaire politique, le père Delaporte, pour lui administrer les derniers sacrements, alors que pendant toute sa vie il avait nié l’existence de Dieu. Il sera inhumé le 14, en présence des maîtres et élèves de son établissement et de délégations de toutes les autres écoles de la commune et de communes voisines.

 

 

 

 

 

 

 

 


Date de création : 13/04/2009 • 15:54
Dernière modification : 13/04/2009 • 17:56
Catégorie : Histoire de la Rivière
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