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HEGESSIPPE HOARAU 2Histoire de la Rivière - Les carnets de Hégésippe HOARAU

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Les “carnets” de Hégésippe Hoarau

CLICANOO.COM | Publié le 23 mars 2008

Mémoires riviéroises (2). L’école, ce lieu d’instruction, où l’étude a pour but de “diriger l’esprit”, comme disait Descartes... Éducateur de la jeunesse, Hégésippe Hoarau conçoit l’éducation comme un processus d’intégration de l’enfant dans la vie sociale, comprenant que la qualité des relations pédagogiques s’avère d’une importance capitale pour la réussite scolaire et l’épanouissement de la personnalité de l’élève. Il “dirige la manoeuvre de son école comme un capitaine celle de son navire”, peut-on qualifier son oeuvre, pour reprendre une jolie phrase du professeur d’université Maurice Gontard (qui ne lui était pourtant pas destinée). Découverts il y a quelques années, les trois “carnets historiques” de l’école Hégésippe-Hoarau, dont la rédaction a débuté en février 1895 avec Hégésippe Hoarau en personne, alors son directeur, et s’est poursuivie jusqu’en avril 1948 avec ses successeurs, rendent compte de la vie de cet établissement de renom et bien plus encore.

Le 1er octobre 1887, Hégésippe Hoarau effectue ses premiers pas d’enseignant en tant qu’instituteur-adjoint, à l’école des garçons de la Rivière, là où il a été élève. Quatre ans plus tard, il obtient le précieux certificat d’aptitude pédagogique. L’année suivante, il est nommé directeur de l’établissement. Dès lors, d’une plume énergique trempée dans l’encre violette, il consigne dans des “cahiers historiques” d’une cinquantaine de pages chacun la vie de son école. Elle ne compte que trois classes. qu’Anatole Lenormand, Auguste Paulin et lui-même tiennent par roulement. L’année scolaire débute autour du 5 octobre. Toute sa carrière d’enseignant se déroule dans l’établissement où il a été élève et qu’il dirigera pendant plus de trente ans. Grâce à sa pugnacité, son école sera vite considérée comme la seconde de l’île, au point où elle dépassera le demi-millier d’élèves.

Absentéisme chronique Le principal problème auquel se trouve en permanence confronté le jeune directeur est l’absentéisme des élèves — et aussi des maîtres — victimes de maladies (fièvre, grippe, coqueluche, influenza, rougeole, petite vérette, diarrhées et autres “plaies arabes”). Le 26 octobre 1896, il y a de quoi s’inquiéter : “Un des élèves nouvellement entré à l’école (Payet Léopold) meurt de la rougeole. L’école assistera demain à son enterrement. La rougeole sévit depuis une quinzaine de jours à la Rivière ; la plus grande partie des élèves des petites classes en est atteinte”. La rougeole tue ! L’inspecteur primaire exige qu’on brûle tout dans l’école, afin d’éradiquer la maladie : “Le 7 novembre 1896, le directeur reçoit une lettre du chef du service l’invitant à prendre les mesures suivantes, en vue de l’épidémie régnante de rougeole : 1/ Éviction des enfants malades (durée 16 à 20 jours) ; 2/ Destruction de leurs livres et cahiers ; 3/ Licenciement des élèves au-dessous de 6 ans.” Il lui rétorque le même jour : “(...) l’inutilité et les inconvénients de la destruction des livres et cahiers” et attend de nouvelles instructions. L’épidémie s’étend, notamment à la Rivière où on déplorerait la mort de plusieurs centaines d’enfants. Outre les maladies, le directeur doit aussi faire face à des événements météorologiques. C’est fou ce qu’à la Rivière “les pluies fréquentes et continuelles nuisent à la fréquentation de l’école” ! Ou des événements religieux : cours de catéchisme, préparation de communions. Quand ce n’est pas politiques : campagnes électorales qui mobilisent “trop souvent” les familles qui... entraînent avec elles leurs gamins. Comme en avril 1895 : “La rentrée s’est faite hier, mais la préparation à l’examen de la première communion retient, en cette fin de mois, beaucoup d’élèves chez eux. (...) Le 20 décembre, “la rougeole sévit toujours. Les petites classes sont dépeuplées”, peut-on lire dans son “carnet n° 1”. Au début de l’année 1897, l’influenza fait son apparition. L’épidémie s’amplifie avec la saison des pluies. Le 19 avril, jour de la reprise après les vacances de Pâques : “Pluies fréquentes. Beaucoup d’absences. Dans l’après-midi, le directeur renvoie chez eux les deux derniers enfants mouillés jusqu’aux os”, consigne le directeur d’école. En 1918, la grippe espagnole n’épargne pas la Rivière : “Dès le 7 février, les effets commencent à se faire sentir ; beaucoup d’absences. Le 12 février, l’effectif est réduit à un tiers. Le directeur télégraphie à Monsieur le chef de service pour l’en informer et lui dit qu’à tout moment, il doit renvoyer des élèves malades ayant déjà contaminé les autres. Il lui est répondu de tenir avec les élèves et les maîtres restants”, peut-on lire dans le cahier n° 3. Lui-même n’y échappe pas : “Le 14, le directeur, malade, confie à Monsieur Patou la direction qui bientôt passe de main en main. Le 16 au matin, le dernier maître valide (Técher Alibert), malade à son tour, ferme l’école...” Finalement, le passage d’un cyclone, en mars, balayera l’épidémie. Hégésippe Hoarau ainsi que M. Lenormand s’en sortent après une courte convalescence. La vie scolaire reprend vite ses droits, même si les absences des instituteurs ne diminuent guère. “Nombreuses absences occasionnées autant par l’influenza qui sévit depuis quelque temps que les réjouissances électorales auxquelles prennent part beaucoup d’enfants accompagnés de leurs parents. (...) Les classes sont presque désertes. À ce qu’il paraît, beaucoup d’enfants suivent leurs parents aux manifestations électorales. (...) Les 23, 24, 25, retraite des enfants à la cure pour la préparation de la première communion prévue le 26 mai. Les exercices à l’église pour cette fête ont beaucoup augmenté le nombre des absences au cours du mois de mai. (...) Louange ! Nous sommes au bout du tunnel avec le lundi de la Pentecôte le 30 mai”.

Congés inattendus Déjà à l’époque, les salles de classe se transforment en bureaux de vote. Néanmoins, une circulaire de l’Instruction publique rappelle au personnel enseignant “la neutralité à observer pendant la période électorale”... Si Hégésippe Hoarau note ses constatations, ainsi que les inconvénients résultant de tel ou tel événement, il les assortit quelquefois de commentaires personnels. Ainsi : “Beaucoup de parents ne comprennent pas encore que le succès dans un examen ne dépend pas de l’étude intensive du dernier moment.” Absentéisme, oui, mais nombreux aussi sont les congés et vacances. Les réglementaires comme les Cendres, Pâques, la Pentecôte, l’Assomption, la fête Nationale ou la Toussaint, en plus des grandes vacances de la veille de Noël jusqu’au début de mars ou de fin d’année scolaire. Mais aussi le mardi Gras et les congés inattendus accordés par l’inspecteur primaire, le maire, le délégué cantonal, un député ou le gouverneur, à l’occasion de visites ou nominations. Sans oublier ceux octroyés par le chef de service pour toutes sortes d’occasions : la prise de Tananarive, le centenaire de la naissance de Victor Hugo, le couronnement du tsar de Russie, l’assassinat à Marseille du ministre Louis Berthou et du roi Alexandre de Yougoslavie, l’arrivée à la Réunion de l’avion Goulette et “son départ, l’anniversaire du ralliement de l’île à la France combattante, la capitulation de l’Allemagne, l’anniversaire du premier appel du général De Gaulle à tous les Français, l’inauguration du monument dédié à Roland Garros au Barachois, “la nomination (par exemple, d’un M. Bossard) à la Légion d’honneur”, etc. À noter aussi que, le 17 février 1897, les classes vaquent, en raison... du mariage du directeur. Les deux adjoints de Hégésippe Hoarau, qui reçoit un congé du 16 au soir au 26 au matin (et, en l’absence de suppléant, sa classe aussi), sont également autorisés à y assister. Grâce aux trois “cahiers historiques” ouverts par Hégésippe Hoarau et achevés par ses successeurs, on apprend tout sur la vie de famille des enseignants : leurs maladies, mariages, naissances d’enfants, décès, comme ceux de leurs proches. Ils constituent la mémoire du village. Ils représentent aussi un authentique témoignage du monde de l’éducation de la fin du XIXe siècle dans la colonie : chaque rentrée scolaire y est répertoriée, avec le nombre d’enseignants et d’élèves, les notes adressées à l’inspecteur primaire de Saint-Louis, etc... “Vendredi 16 février, un bruit absurde, répandu on ne sait comment, sème une véritable panique parmi les parents des élèves. Ils croient que des médecins venus de Saint-Denis inoculeront le sérum anti-pesteux aux élèves des écoles publiques. Pourquoi ? C’est que plus de la moitié des élèves manque le matin, le soir, il y a absence de près des deux tiers des effectifs. Le directeur en avise à 9 h 30 Monsieur le chef de service. Plusieurs pères et mères de famille viennent réclamer leurs enfants à l’école. Le directeur réussit à les convaincre de l’absurdité du bruit répandu, et ils laissent leurs enfants à l’école...” À l’époque, de telles pratiques sont fréquentes, qui n’ont pour seul but que de dissuader certains parents d’inscrire leurs enfants dans les écoles privées ! Conseil disciplinaire En mars de la même année, “le directeur a refusé depuis la rentrée plusieurs élèves que les parents lui présentent comme ayant 5 ans et qui portent en effet cet âge, mais auxquels le maire refuse des bulletins de naissance sous prétexte qu’il faut avoir 6 ans pour avoir droit de fréquenter l’école”. Dans les carnets de Hégésippe-Hoarau, on peut également découvrir les comptes rendus des délibérations du conseil des maîtres, plus communément appelé conseil disciplinaire. Tel celui du 18 juin 1919 “réuni ce jour à 14 h 45 sur la demande de M. Hoarau Roland, instituteur suppléant”, qui “prononce l’exclusion de l’élève Gérard Alphonsine pour trois jours et émet le vœu que le chef de service de l’inspection primaire veuille bien infliger une peine plus sévère à cet élève du cours élémentaire 1ère année qui, âgé de 11 ans, a été surpris par M. Hoarau Roland à lancer des pierres sur ses camarades. Puni par M. Hoarau, Alphonsine a refusé d’obéir et a proféré des menaces en disant qu’“il va finir avec cette bande de maîtres”.” Quelques jours plus tard, le chef de service prolongera la peine d’exclusion de cinq jours. Même punition pour deux autres élèves du cours élémentaire (Raymond Caro et Boilly Clodomir, âgés de 17 ans), surpris par l’instituteur Raymond Hoarau en train de fumer au fond de la cour. Mais parfois, des élèves se montrent violents : le 2 mai 1919, alors qu’il quitte la cour de l’école, le directeur intérimaire Sylvio Payet se fait assommer par des énergumènes, dont un certain Séléza Vaulbert qui sera condamné par le tribunal correctionnel de Saint-Pierre à quatre mois de prison ferme et un franc de dommages-intérêts. Lors du conseil des maîtres du 30 avril 1920, est examiné le cas de Reboul Amable, 17 ans, à la demande de Paul Fontaine, surveillant de semaine et de M. Sylvio Payet : “Monsieur Fontaine expose qu’ayant surpris Reboul frappant un élève plus faible au début de la récréation, il voulut le punir en le privant du reste de la récréation, c’est-à-dire en l’envoyant au piquet. Reboul refuse d’obéir et dit qu’il continuerait à jouer. Monsieur Fontaine demande au conseil de prendre une sanction contre l’élève Reboul pour refus d’obéissance. Monsieur le directeur expose alors qu’informé des faits par Monsieur Fontaine, il s’est dirigé vers l’élève Reboul qui, le voyant venir, se saisit de deux galets, prit une attitude menaçante et dit : “Viens à vous, mi casse vot’ gueule”. Monsieur le directeur demande au conseil de prendre une sanction contre l’élève Reboul pour ses menaces.” Ce dernier sera exclu de l’établissement pendant cinq jours, mais il ne reviendra jamais à l’école. Ce sera un des rares échecs de Hégésippe Hoarau. Décédé en 1928, quelle réaction aurait eu cet honnête homme s’il avait découvert, le 26 avril 1933, qu’”une porte du cabinet d’aisance de l’école a été volée” ? Son successeur note dans le dernier tome des “carnets historiques” : “Le directeur en donne connaissance au maire.”

Le directeur sanctionné Au cours de l’année 1898, Hégésippe Hoarau fait l’objet d’une mutation. Une sanction pour désobéissance ! L’inspecteur primaire n’a pas apprécié qu’il autorise l’élève de 14 ans Lucien Ady à fréquenter l’établissement, alors qu’une note lui a été adressée, stipulant que celui-ci est interdit d’accès à l’école. Le 17 mars 1897, le directeur est convoqué à Saint-Denis devant le comité central. Deux mois plus tard, il est muté comme simple instituteur à... Salazie, à compter du mois de novembre, le temps de prendre ses dispositions. “2 décembre 1898, Monsieur Ludovic, maître instituteur public au Port, nommé directeur de l’école de la Rivière. Monsieur Louis en remplacement de Monsieur Hégésippe Hoarau par arrêté du gouverneur en date du 26 novembre 1898, prend son poste”, note-t-il, avant de remettre à son successeur le carnet que celui-ci continuera de tenir à jour. En octobre 1899, l’enfant de la Rivière retrouve son école, mais la nouvelle année scolaire commence plutôt mal. Ça ne s’améliore guère : “30 janvier 1900, rentrée des classes, mauvaise rentrée, beaucoup d’absences par suite des pluies continuelles. (...) 6 et 7 février, Monsieur Lenormand, malade, ne peut faire la classe. Il en avise le directeur mardi matin qui, immédiatement, informe l’inspecteur primaire de cette absence.

“L’un des meilleurs éducateurs” Dans le compte rendu du conseil municipal de Saint-Louis qui s’est tenu le 21 mars 1928, la disparition du directeur de l’école des garçons de la Rivière est évoquée. Le sénateur-maire Léonus Bénard déclare : “En ce qui concerne Hégésippe Hoarau, je vous dirai que Saint-Louis perd l’un de ses meilleurs éducateurs, le meilleur peut-être. Hégésippe Hoarau dirigea en effet l’école des garçons de la Rivière pendant plus de trente ans, toute sa carrière de professeur s’y écoula. Cette école, il l’avait prise avec trois maîtres ; avec son grand savoir et l’amour qu’il a conçu de son rôle d’éducateur de la jeunesse, il en fit une école à dix maîtres. Depuis deux ans, il remplit les fonctions d’inspecteur primaire, un poste où la confiance de ses chefs l’avait appelé. Le personnel enseignant perd en lui un professeur remarquable, l’école de la Rivière son directeur distingué et la commune l’un de ses enfants qui ont le plus fait pour son prestige.”

Une semaine suivante, c’est au tour du président de l’Amicale des instituteurs, François Rivière, de faire l’éloge du regretté enseignant : “Il employa tous ses efforts au développement de l’école qu’il dirigea. Hégésippe Hoarau est un enfant de Saint-Louis. Plusieurs d’entre nous, ainsi que moi, qui l’avons eu comme éducateur, lui devons une partie de notre savoir. Professeur éminent, il fit tout pour élever le niveau intellectuel et moral des fils de ses concitoyens. Il dirigea l’école de la Rivière avec un dévouement tel qu’elle est aujourd’hui, à juste titre, la deuxième école de l’île. (...) La population de Saint-Louis peut s’enorgueillir de l’œuvre d’Hégésippe Hoarau.” François Rivière obtiendra de la municipalité une enveloppe de mille francs pour faire apposer sur l’école des garçons de la Rivière une plaque commémorative à la mémoire de l’illustre enseignant.

Quinine obligatoire À l’époque où sévit le paludisme, le maître d’école est chargé de distribuer les comprimés de quinine. Une circulaire en date du 23 novembre 1934, signée Hippolye Foucque, relative à la distribution quotidienne obligatoire de quinine dans toutes les écoles publiques et privées de la colonie à compter du 1er décembre 1934, évoque la situation : “À la sortie de classes de 11 heures, chaque élèves recevra du maître de la classe un comprimé de quinine de 0 g 25 s’il est âgé de 7 ans et plus ; de 0 g 125 s’il est âgé de moins de 7 ans. Il devra l’absorber en présence du maître.” Le chef du service de l’Instruction publique ajoute : “Les difficultés qu evous rencontrerez peut-être s’aplaniront peu à peu au fur et à mesure que vos élèves s’accoutumeront à cette pratique. Vous voudrez bien vous-mêmes user de patience et de persuasion. L’oeuvre entreprise est de longue haleine et vous en connaissez assez la grande partie sociale pour vous y attacher avec conscience.” À plusieurs dates, le dernier tome des “carnets” de Hégésippe-Hoarau signale la réception de la mairie desdits comprimés.

 

 

 

 


Date de création : 13/04/2009 • 15:56
Dernière modification : 23/04/2009 • 18:55
Catégorie : Histoire de la Rivière
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