Histoire - “Furcy est né en état de liberté”
CLICANOO.COM | Publié le 14 mars 2010
“Je me nomme Furcy, je suis né libre dans la maison Routier, fils de Madeleine, Indienne libre, alors au service de cette famille. Je suis retenu à titre d’esclave chez Monsieur Lory, gendre de Madame Routier. Je réclame ma liberté. Voici mes papiers”. C’est en ces termes que Furcy se serait adressé au substitut Jacques Sully-Brunet le 2 octobre 1817 pour faire valoir ses droits. “Econduite dans sa demande, repoussée avec colère, intimidée par les propos menaçants de Lory et craignant de voir rejaillir sur son malheureux fils les effets de la colère, Madeleine n’insista pas point. Elle opposa le silence à l’injustice, emportant l’espérance que tôt ou tard on ferait droit à sa réclamation”. Dans ce commentaire on sent percer toute la tristesse et la colère de Gilbert Boucher, procureur général de la Cour Royale de Saint-Denis, face à l’injustice faite à Madeleine et à son fils Furcy. Sans l’engagement et l’obstination de Gilbert Boucher et de son substitut Jacques Sully-Brunet, il n’y aurait pas eu d’affaire Furcy. C’est à la porte du procureur Gilbert Boucher que Constance et Furcy viennent frapper le 2 octobre 1817. Gilbert Boucher les aiguille vers le substitut Jacques Sully-Brunet. Après avoir consulté le dossier ce dernier écrit à son supérieur : “Je pense que l’affaire est de nature à être soutenue en justice”. Le procureur partage l’analyse de son substitut. “Furcy a besoin de notre soutien, il faut l’aider à monter une argumentation solide”. Les deux hommes vont payer très cher leur attachement à cette cause.
“Vous êtes libre. Vous l’avez toujours été”
Gilbert Boucher et Jacques Sully-Brunet rencontrent ensemble Constance et Furcy. “Vous êtes libre. Vous l’avez toujours été. Le tribunal vous accordera cette liberté dont on vous a injustement privé” Fort de ce soutien, Furcy tire une première salve. Il envoie une lettre à Joseph Lory. “Je proteste contre l’atteinte portée à ma liberté”. Joseph Lory réagit violemment. “Mais cet esclave, c’est ma part d’héritage. Personne ne touchera à mon bien ! Je vais le lui faire comprendre”. Le riche propriétaire peut compter sur un soutien de poids en la personne de Joseph Richemont Desbassyns, Commissaire ordonnateur général de Bourbon. Le 17 octobre 1817, Furcy assigne Joseph Lory au tribunal d’instance de Saint-Denis. Il est déclaré marron et le 28 octobre, il est arrêté et jeté en prison. Furcy croupit dans sa geôle jusqu’en octobre 1818. Entretemps, Joseph Richemont Desbassyns a alerté le ministre de la Marine, le comte Mathieu Mollé. “Votre excellence, c’est la première fois qu’un esclave tente de briser ses chaînes par la loi. C’est la première fois peut-être depuis qu’il existe une colonie qu’on a vu un esclave assigner son maître en justice. C’est un acte de rébellion inouï. S’il obtient gain de cause, 16 000 autres esclaves qui se trouvent dans la même situation réclameront leur liberté”. Le 2 novembre 1817, le tribunal, réuni dans l’enceinte de la prison de la rue Juliette Dodu, rend deux décisions. Furcy est condamné pour acte de rébellion et fait de marronnage par neuf voix sur onze. Gilbert Boucher et Jacques Sully-Brunet ont voté contre. La même juridiction déporte à la Rivière-des-Roches à Saint-Benoît Jacques Sully-Brunet.
Condamné pour rébellion et marronnage
La réaction du procureur Boucher ne se se fait pas attendre. “C’est un jour de deuil pour la justice… M. Jacques Sully-Brunet n’a fait que son devoir et rien d’autre. Cette décision de suspension et d’exil qui le frappe est inique… Je fais appel de la décision qui vient d’être prise et je demande que l’affaire soit portée à la Cour royale en deuxième instance”. Ecoeuré, Gilbert Boucher décide de se rendre à Paris pour plaider la cause de Furcy. Le 12 février 1818, la Cour d’appel confirme l’arrêt du tribunal d’instance. Le 2 novembre 1818, Furcy est libéré. Joseph Lory l’a vendu à son frère Pierre Lory-Routier, installé à Maurice, alors l’Isle de France. Furcy est mis de force sur un bateau et expédié à Port-Louis. Il y restera dix-huit ans. Pendant son exil, Furcy entretient une correspondance avec Gilbert Boucher en France. Le dossier conservé aux archives départementales (lire encadré) contient sept lettres de lui. En 1829, les Anglais qui administrent alors l’Isle de France déclarent Furcy libre car il n’a pas été déclaré à son arrivée de Bourbon à la douane en tant que marchandise. Furcy devient alors confiseur dans l’île Sœur. Il a des enfants. Gilbert Boucher, lui, n’abandonne pas la partie, entre 1817 et 1840, il constitue un dossier de près de 1 000 pages sur l’affaire. A Paris, Gilbert Boucher a retrouvé Sully-Brunet devenu entretemps député chargé des colonies. Le 12 août 1835, l’avocat Godart Dosaponay effectue un pourvoi en cassation. Le défenseur de Furcy va au-delà de l’affranchissement qui a été accordé à ce dernier. Pour lui, dans la mesure où Madeleine sa mère a séjourné en France, “le droit de l’esclave qui touche le sol de France ne dépend pas d’une déclaration judiciaire. L’esclave devient libre de plein droit. Il devient libre de suite et pour toujours”. La Cour casse l’arrêt et renvoie Furcy devant la Cour royale à Paris. Le 23 décembre 1843, la Cour dit que “Furcy est né en état de liberté”. Arrivé de l’Isle de France, Furcy assiste au procès. Il refuse les 10 000 francs de dommages et intérêts. On perd ensuite sa trace. Est-il revenu à Bourbon ? A-t-il habité l’Ilet Furcy ? “Aujourd’hui encore, après quatre années d’enquête, je suis incapable de savoir quand et où il est mort” avoue attristé Mohammed Aïssaoui.
A. D.